"La lutte contre l'oubli est un travail de longue haleine."
L'exposition « Etats d'âmes, une génération hors d'elle », se déroule à l'Académie des Beaux-arts de Paris, jusqu'au 9 Mai 2010. Cette semaine, nous recevons Vahit Tuna, un des artistes que vous pouvez découvrir lors de cette exposition.
Né à Edremit en 1971, Vahit Tuna a fait des études de graphisme à l'Académie des Beaux-arts de Marmara. Il a longuement et activement participé aux actions du collectif d'art « Hafriyat ». Ses travaux se portent sur la liberté d'expression, le nationalisme, la critique envers les médias, le pouvoir et les moyens de propagandes de celui-ci.
AEC : Notre première question est en lien direct avec une autre interview que vous aviez précédemment accordé. Comment le pouvoir utilise les peurs? Et, comment cela se reflète dans l'art?
Vahit TUNA : Concernant le reportage précédent, le sujet était plus axé sur l'intimidation et le fait d'apolitiser. Si, il faut que je m'explique plus clairement, je dois dire qu'on est cerné. D'un côté l'armée, de l'autre ce que l'on appelle l'Islam, mais aussi ceux qui fondent leur discours sur l'appartenance nationale.
Analysant la situation en tant qu'artiste, je vous assure que se frayer un chemin, se créer un espace est difficile. Partout, il y a des impasses. Dans chaque rue, il y a des guets-apens.
Si on ajoute à cela les politiques libérales , cela donne naissance à des situations traumatisantes.
L'exemple le plus simple est celui des ouvriers de Tekel. Lors de leur dernière manifestation, « Erdogan, mister Erdogan » a désigné les manifestants de « terroristes ».
L'AKP ayant insinué cela, c'est l'image que le peuple en gardera. En réalité, l'AKP fait comme si il ne disait rien, mais indirectement, il provoque ce sentiment de peur au sein de la population. Alors plus personne ne pensera à manifester, car dès lors que nous voudrons faire valoir nos droits, nous serons catalogués comme terroristes.
Quand cela est imposé par l'Etat, la situation devient plus contradictoire.
AEC : Pour ma part, je ne peux que constater que l'art, aujourd'hui, joue un rôle très important dans la société civile en Turquie. Les artistes se retrouvent malgré eux, à lutter et à participer aux mouvements civils. Cela vous met la pression en tant qu'artiste? Vous est-il déjà arrivé de vous dire, « ce n'est pas mon boulot! ». Tout à l'heure, alors que je discutais avec « L'extra Lutte », il me disait, « moi, je veux parler de mes dessins, mais je suis souvent amené à parler politique et cela m'ennuie »…
V.T. : Moi, je n'y crois pas au discours de « l'artiste dans la société civile ». Cela n'existe pas et les raisons en sont évidentes. De plus, en Turquie, la conception de mouvement civil est très différente, surtout chez les artistes. A l'intérieure d'une organisation, on se retrouve face à de l'individualisme et des guerres d'egos. Puis, arrive la dissolution, étant donné qu'ils n'arrivent pas à s'entendre ni à mettre/faire quelque chose en commun.
Dernièrement, j'ai fais l'expérience du collectif 19 janvier , crée après l'assassinat de Hrant Dink . Il n'avait pas été crée seulement pour Hrant et les arméniens. Ce collectif aurait dû être une plate-forme contre toutes formes de discriminations. Au début, on était nombreux et volontaire, mais le collectif s'est malheureusement réduit avec le temps. Il ne restait que quelques personnes et puis, plus rien ! Si vous regardez bien, même les institutions qui semblent être les plus grandes organisations d'artistes sont devenues totalement apolitiques, comme l'est l'Association internationale des arts plastiques.
En regardant de près, on se rend compte que le seul souhait des artistes est d'exposer et de s'exporter à l'étranger, c'est-à-dire que ce qui compte n'est que leurs propres intérêts. De ce fait, ils réclament certaines choses, mais concernant la société, ils n'ont aucune approche ni position. C'est une situation embarrassante, qui de plus, éloigne de la politique les jeunes générations d'artistes.
En vérité, la génération qui participe à l'exposition Etats d'âmes est « une génération de bâtards ». Nous avons coupé tout lien avec nos prédécesseurs. C'est pour cela que nous avons été critiqués et rejetés au cours des dix dernières années. Nous sommes une génération qui a créé ses propres réseaux ayant une attitude plus politique. Nous sommes un regroupement d'artistes engagés, l'exception qui confirme la règle.
A partir du milieu des années 1990, nous avons tracé notre parcours ensemble. Unis, comme une équipe. Nos expositions, nos travaux, tout ce que l'on faisait, l'était de manière collective. Nous nous sommes jamais préoccupés de contacter des institutions, nous essayions de nous débrouiller par nous même.
Puis, il s'est passé quelque chose… Après 2002, Istanbul n'était plus la même. Les musées, les institutions culturelles, les visiteurs des biennales, le nombre de commissaires d'expositions et de nouvelles galeries, les ventes locales et à l'international, ainsi que les participations aux foires d'art, ont considérablement augmenté.
Désormais, la génération actuelle se croit « artiste-né », prête à se faire exposer, faire les unes, se vendre et cela aussi rapidement que possible et surtout au détriment des différentes visions alternatives.
Finalement, l'art se passe entre l'artiste et les institutions, c'est-à-dire que nous sommes dans un système où soit nous courbons l'échine, soit nous sommes en marge du système. Il n'y a plus d'espace indépendant, plus d'espoir pour une création indépendante.
V. T. : Dans une de mes vidéos, nous pouvions voir des policiers lancer des slogans. Ils répétaient les slogans, que la population leur adressait. En fait, je m'étais inspiré d'un exercice policier auquel j'avais assisté.
Nous avions deux clans de policiers : « les gentils et les méchants ». D'un côté, « le méchant » dans la peau du peuple qui se révolte. De l'autre, « le gentil », l'agent de police. Les « bons », en uniforme de C.R.S réprimaient les « mauvais » en civils.
Cela, m'a vraiment marqué, quand j'ai vu cet exercice, je me suis demandé: « comment puis-je retranscrire / mettre en image cet évènement de manière fictive? » Alors, j'ai loué des costumes de policiers, mis les gens et les danseurs dans la peau de policiers, leur ai fait crier des slogans.
Aysegül*a trouvé tout ce concept gênant. Comment expliquer cette gêne? Tout ce bruit, le bruit des chocs entre les casques… Toute cette histoire dans ma vidéo était finalement une banalisation, une normalisation de la violence mais aussi une mise en évidence de ce que l'on rencontre n'importe où et n'importe quand.
En somme, je me préoccupe de « l'Autre », de son aliénation que l'on peut constater au quotidien.
A.E.C : Après avoir lu vos entretiens, une question m'est venue à l'esprit. Pour agir ensemble, la création de « l'Autre » est-elle primordiale?
V.T : Non, pas du tout. Bien sûr, qu'il n'y en a pas besoin, car « l'Autre » ne fait pas un, c'est une multitude, ce qui engendre la complexité de la situation. Nous pouvons lier cela à l'autocensure.
Prenons l'exemple du groupe « 19 janvier », que je citais tout à l'heure. A ce moment précis, les gens ont eu besoin de se réunir, s'organiser, d'exprimer leur colère et de clamer haut et fort ce qu'il se trame en Turquie.
Certes, il fallait le faire mais ce qui m'importe c'est la pérennité de l'action. Or, quand il se passe quelque chose en Turquie, nous agissons par pulsions. C'est valable tant pour l'épicier du coin que pour l'artiste. On peut même parler d'une « politique de réflexes ».
Parfois grâce à ce réflexe, on est assez nombreux pour faire bouger les choses. L'ennui, c'est que tout de suite après, on oublie. Nous oublions non seulement la réaction que l'on a eue, mais aussi sa cause. C'est la gloire de ceux qui essaient de nous effacer la mémoire.
S'organiser et faire perdurer la lutte contre l'oubli est un travail de longue haleine. Attendre cela seulement de la part des artistes serait un luxe, car ils ont d'autres préoccupations. Puis, est-ce vraiment leur boulot ?! Malgré tout, les personnes qui ne s'occupent pas de l'art peuvent réunir les artistes. A un moment, ils se doivent de les encadrer, sinon les organisations purement artistiques se dissolvent. En tout les cas, il me semble difficile d'avoir une continuité telle, en Turquie.
A.E.C: A votre avis, pourquoi attendons-nous tant des artistes? Serait-ce à cause du nombre moindre de personnes qui créent la pensée ? Un artiste étant créateur, serait-ce pour cela que l'on attend qu'il créé aussi une pensée?
Vahit TUNA: Mais qui sont ces « artistes » ? « Qu'est-ce qu'un artiste? », il s'agit d'une question importante et en Turquie il est difficile d'en donner la définition.
Aujourd'hui, un grand nombre d'artistes s'approprie l'idéologie étatique. Pour eux, il est difficile de débattre à propos de certains sujets, être créatif, apporter de nouveaux sujets et idées.
Ils sont dans leur monde, celui de la bureaucratie. La plupart se contentent d'enseigner dans des universités, donc sont dépendants du système. Attendre d'eux qu'ils puissent couper ce lien, serait d'une totale naïveté. C'est pour cela que la question de « l'art indépendant » est problématique en Turquie. Nous avons le droit naturel d'attendre quelque chose de l'Etat et cela tout en gardant notre indépendance.
L'Etat investit dans l'art. Par exemple, cette année Istanbul est la capitale Européenne, du coup, tout l'argent du monde y circule. Mais, on ignore la façon dont celui-ci est géré.
On ouvre des workshops et organise des expositions. L'argent coule à flots, mais qu'en adviendra-t-il ? A la fin de 2010, il y aura à nouveau une dépression artistique et les organisations privées essaieront de combler ce que ne peut pas apporter l'Etat.
* Aysegül Sönmez, critique d'art.
Traduction: Alaz GEMRIK

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